Traduction de Jacques Burko
Les élégies du Nord
Troisième élégie
L'époque sévère
m'a détournée comme un fleuve vers
un autre lit. On m'a changé de vie.
Voici qu'elle coule à présent ailleurs.
Et je ne connais pas mes propres rives.
Ô combien de spectacles j'ai raté ;
Sans moi se levait le rideau, sans moi
il retombait. Combien de mes amis
Je n'ai jamais rencontré dans ma vie ;
Combien de silhouettes de cités
auraient pu tirer de mes yeux des larmes ;
Pourtant il est une ville que je sais,
et que je trouve en rêves à tâtons…

Combien de vers que je n'ai pas écrits !
leur chœur secret tout autour de moi rôde
et il se peut qu'un jour, sait-on jamais,
ils m'étouffent…
Je sais les causes et je sais les fins,
la vie après la fin, et d'autres choses
qu'il ne faut pas pour l'instant évoquer.
Et quelle est cette femme qui occupe
ma place à moi, cette place unique :
voici qu'elle a pris mon nom légitime ne
ne m'ayant laissé qu'un surnom que j'ai
fait tout ce qu'il était possible de faire.
Ma tombe, hélas ne sera pas la mienne.
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Et cependant si je pouvais revenir de loin
jeter un regard sur ma vie présente,
je connaîtrai enfin la jalousie…
Leningrad 1944
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