Traduction de Jacques Burko
La quatrième élégie
Nos
souvenirs connaissent trois périodes.
Dans la première, tout est comme
hier,
l'âme se plaît sous leurs voûtes bénies,
le corps se plaît dans leur
ombre propice
le rire vit encore, les larmes coulent,
la tache d'encre est
encore sur la table -
et ce baiser comme un sceau sur le cœur,
unique
inoubliable, baiser d'adieu…
Mais cette période n'est pas très longue.
Au
lieu de voûtes bénies, une maison
solitaire dans un lointain faubourg,
où
il fait froid l'hiver et chaud l'été,
où la poussière et l'araignée
s'étalent,
où les lettres brûlantes en cendres tombent
et les portraits
s'altèrent en cachette.
On y va comme on va sur les tombes,
en rentrant on
se lave les mains,
en essuyant une larme fugace
des yeux lassés, avec un
lourd soupir…
Mais l'horloge tictaque, les printemps
se suivent sans
répit, le ciel rosit ;
le nom des villes eux-mêmes changent, et
s'en vont
les témoins des événements.
Qui va pleurer, qui va se souvenir
et
lentement nous abandonnent les ombres
que nous n'appelons plus, dont le
retour
nous aurait même été effrayant.
Soudain éveillés, nous constatons
que nous avons oublié jusqu'au chemin
de cette maison. Étouffant de
honte,
nous y courons, mais (comme dans tous les rêves)
tout a changé :
êtres, choses, murs -
Nous sommes étrangers. On nous ignore ;
Ailleurs,
nous sommes ailleurs… seigneur Dieu !
Puis vient le plus terrible : nous
voyons
que nous ne pourrions mettre ce passé
dans notre vie présente, et
qu'il est
devenu aussi étranger pour nous
que pour notre voisin de palier
; que
nous ne saurions reconnaître nos morts
et que ceux dont le sort nous
sépara
s'en accommodent parfaitement. Et même
que tout est pour le
mieux…
1953
© 2007 cours-de-russe.com - Contact