Depuis le XVIIe siècle, en particulier en Hollande, plusieurs savants avaient noté d'étranges rapprochements de vocabulaire entre le latin, le grec et le persan et les langues européennes récentes. Ils en attribuaient la cause à une origine "scythique" commune.
Mais les préjugés religieux ou nationaux étaient tels que le problème de l'origine de la langue relevait de la croyance : toutes les langues devaient venir de l'hébreu si l'on respectait la Bible.
C'est surtout à la fin du XVIIIe siècle que William Jones, fonctionnaire anglais aux Indes, commençant l'étude du sanskrit, langue sacrée des Indiens, s'aperçoit qu'il y a des mots et des faits de morphologie et de syntaxe qui ressemblent au latin et au grec, mais aussi au gotique, aux langues celtiques et à l'ancienne langue des Perses.
C'est l'Anglais Thomas Young qui lance le terme d'indo-européen en 1813, mais ce sont surtout les Allemands (Friedrich von Schlegel et Franz Bopp), employant plutôt le terme d'indo-germanique, qui développèrent la comparaison scientifique entre toutes les langues de l'Europe et la langue ancienne de l'Inde.
Si ces langues étaient apparentées, on pouvait faire l'hypothèse d'une langue originelle commune dont dérivaient toutes les autres, et même d'un peuple unique, venant d'un lieu unique, d'un foyer originel, qui aurait, par vagues successives, à des époques différentes et donc à des états différents d'évolution de cette langue, envahi plusieurs régions.
Le déchiffrement du vieux perse (écrit en lettres cunéiformes) en 1846, du hittite entre 1880 et 1915, de la langue d'Asie centrale appelée "tokharien" en 1908, du grec mycénien vers 1950, a révélé des états beaucoup plus anciens (XVe siècle av. J.-C.) et déjà différents de l'indo-européen.
On a donc essayé, en la faisant remonter toujours plus haut, de reconstituer cette langue primitive ou proto-indo-européen, et de construire l'arbre de descendance de cette langue.
D'autre part, on a tenté, en recoupant le vocabulaire commun (termes exprimant la parenté, désignant les animaux, les arbres, les métaux etc.) et les découvertes de l'archéologie, de découvrir à quelle civilisation pouvait correspondre cette langue.
Si l'on prend les mots les plus fondamentaux de toute civilisation, à savoir les vocables qui désignent les relations de parenté, on peut constater que [mère] se disait mater en latin, d'où it. et esp. madre, fr. mère, mêtêr en grec, matar en sanskrit, motar en gotique, d'où all. Mutter, angl. mother, mathir en vieil irlandais, modir en islandais, macer en tokharien, mayr en arménien. La coïncidence est trop forte pour qu'on puisse faire l'hypothèse d'un emprunt. Il faut donc supposer une origine commune.
La comparaison des différentes formes que prennent [père], [frère], [sœur] permettent d'établir des transformations régulières, et donc des lois d'évolution.
On s'aperçoit ainsi que la différence de longueur de la voyelle a dans lat. mater (a long) et lat. pater (a bref) est un indice qui permet d'expliquer pourquoi, face aux formes de "mère" que nous venons de décrire, on trouve pater, d'où it. et esp. padre, fr. père, pater en grec, mais pitar en sanskrit, fadar en gotique, d'où all. Vater, angl. father, athir en vieil irlandais, fadhir en islandais, pacer en tokharien, hayr en arménien. On constate deux choses :
d'une part la première voyelle n'est pas toujours sous la forme a, mais quelquefois sous la forme i ;
d'autre part, la première consonne est tantôt p, tantôt f, tantôt une simple aspiration et parfois même rien du tout
C'est ce qui a amené les comparatistes à dire que le p initial se transforme en f dans les langues germaniques, en aspiration en arménien, et disparaît dans les langues celtiques. Ce qui est confirmé par d'autres mots (ex: pedon, sol en grec, se retrouve sous la forme fet en vieil islandais, het en arménien, -ed dans le composé ined du vieil irlandais).
C'est le fait que certaines langues soient plus anciennement attestées que d'autres, et aussi des raisons phonétiques (il est difficile de faire évoluer rien du tout en p), qui explique la transformation du p initial.
Si l'on introduit [frère], on s'aperçoit que la transformation de la deuxième consonne (t en d ou th, est également régulière, et qu'un f à l'initiale devient par exemple un b dans les langues germaniques : frater évolue en all. Bruder ou angl. brother.
D'où l'enthousiasme des comparatistes allemands du XIXe siècle pour établir des lois phonétiques, voire à composer des textes dans la langue primitive réinventée.
On est effectivement parvenu à reconstituer la phonologie (le système des consonnes et des voyelles) d'un état ancien de cette langue, (voir en particulier Haudry 1979 p.10-19), et à reconstruire quelques pans de la morphologie (ibid. p. 20 et sq.)
Les savants s'affrontent pour savoir si les désinences flexionnelles renvoient à d'anciens mots indépendants (par exemple les marques de personne seraient d'anciens pronoms).
En revanche, aucun savant contemporain ne se risquerait plus à une création poétique en proto-indo-européen, comme tel ou tel indo-européaniste allemand du XIXe !
Nous indiquons en italiques les langues qui ont cessé d'être parlées
- le hittite, langue d'une grande civilisation qui s'est affrontée à l'Egypte (bataille de Kadesh contre Ramsès II)
- le louvite
- le palaïte
- le lydien
- le lycien, qui dérive peut-être du louvite
N.B. Le hourrite, langue du royaume de Mitanni, n'est pas une langue indo-européenne, pas plus que le turc actuel.
Les savants ne sont pas d'accord sur le phrygien: selon certains, il est proche du grec, selon d'autres du thrace.
N.B. Le grec a une part importante de son vocabulaire qui ne se rattache pas aux racines indo-européennes communes, ne serait-ce que thalassa, la mer. Les Grecs croyaient autrefois avoir été colonisés par des Egyptiens (Danaos par exemple) et des Phéniciens (Cadmos, fondateur de Thèbes), tout en affirmant l'existence d'un peuple autochtone, les Pélasges. C'est un lieu de grande discussion. On a trouvé longtemps commode de supposer un fonds préhellénique non-indoeuropéen. Les partisans d'une pureté ethnique aryenne (dont Haudry 1979) ont tendance à rattacher la langue des Pélasges à un état antérieur de l'indo-européen. Un grand débat a lieu depuis 1987 (publication du livre de Martin Bernal) pour savoir si le grec n'aurait pas emprunté une part de son vocabulaire à l'égyptien et au phénicien.
Une grande famille de langues, regroupées dans le nord-ouest, englobe les langues italiques, celtiques et germaniques, comme le suggérait déjà Meillet en 1908.
N.B. Le latin a été longtemps utilisé par les savants et les diplomates. Le Vatican a créé un organisme qui s'occupe de traduire les réalités modernes en latin, et diffuse un journal dans cette langue.
Etaient parlées en Italie d'autres langues :
- certaines langues indo-européennes, mais ne faisant peut-être pas partie du groupe italique : le messapien, langue du sud-est de l'Italie, qui serait plutôt proche de certaines langues des Balkans ; peut-être aussi le ligure.
- certaines langues dont l'origine reste mystérieuse, dont l'étrusque.
N.B. En dépit de l'appellation "celtibère", l'ibère n'est pas une langue indo-européenne : c'est probablement une langue ou un groupe de langues apparentées au basque actuel .
N.B. Le finnois (finlandais) n'est pas une langue indo-européenne
De même que l'on peut rapprocher les langues italiques, celtiques et germaniques, on peut trouver bien des points communs entre les langues slaves et les langues baltes, et quelques-uns avec certaines langues des Balkans (albanais, thrace)
N.B. Le hongrois n'est pas une langue indo-européenne. Elle est apparentée au finnois.
N.B. l'estonien est apparenté au finnois et n'est pas indo-européen
Les Indo-européens avaient une langue commune. Il ne faut pas se hâter d'en conclure à une même et unique civilisation, encore moins à une ethnie ou une race aryenne.
Ce qui est certain, c'est que l'existence d'un mot pour roi (raja en sanskrit, rex en latin, rix en gaulois ou ri en irlandais) suppose une certaine structure sociale, dont Georges Dumézil a analysé les constantes : une classe de rois-prêtres, une classe de guerriers, une classe de producteurs (éleveurs, artisans puis agriculteurs). Fameuse tripartition qui se retrouve à Rome comme en Inde, et même dans le Moyen Age occidental.
De même, s'il existe un mot pour désigner le cheval, le porc ou le chien, c'est que ces animaux étaient connus et domestiqués.
S'il n'y a qu'un terme indifférencié signifiant "métal, bronze, cuivre" (skr. ayas, lat.aes, vieil anglais ar), c'est probablement que cette civilisation commune date du néolithique récent.
C'est sur ces bases qu'on a essayé, en liaison avec les découvertes archéologiques, d'identifier cette communauté de langue à une civilisation : c'est ainsi qu'on a fait l'hypothèse que la civilisation des Kourganes, qui s'étend dans les steppes du nord de la Mer Noire, de la plaine du Dniepr à celle du Don et de la Volga, du sixième au troisième millénaire, pouvait bien être ce foyer originel. Faute de pouvoir vérifier leur langue, on note qu'ils inhument leurs morts en distinguant nettement les chefs, enterrés avec de riches trésors et un grand nombre de serviteurs et de concubines. C'est la thèse développée par l'archéologue Marija Gimbutas, reprise par Martinet 1986 et Sergent 1995.
Mais il ne faut pas faire de faux raisonnements : un spécialiste des langues italiques montre avec humour qu'"on trouve dans toutes les langues romanes des mots apparentés au mot bière, tabac et café : on évoquera alors les soldats de César buvant de la bière et fumant le cigare aux terrasses des cafés".
Il faut tenir compte des changements de mots (equus remplacé par caballus en latin tardif, ou caput remplacé par testa) et des changements des réalités contenues sous les mots : quel était l'arbre primitif désigné par un mot qui donne à la fois le bouleau (birch) et le hêtre (beech) ? Ce n'est pas non plus parce qu'il existe un mot sanskrit ratha "chariot" et un mot latin rota "roue" qu'il faut en déduire que les Indo-européens combattaient tous sur des chars à roues.
Il faut donc être extrêmement prudent quand on reconstruit une civilisation à partir des mots, et toujours faire en sorte que les découvertes des linguistes, des archéologues et des historiens soient comparées sans hâte ni préjugé, ce qui n'est pas toujours le cas.
Signalons deux chercheurs qui se singularisent :
Ces deux chercheurs sont très controversés, et leurs idées ne sont pas suivies par l'ensemble de la communauté scientifique internationale
© 2007 cours-de-russe.com - Contact